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La route des explorateurs, partie 6 : La prohibition

Pendant la Première Guerre mondiale, plusieurs pays, dont la Grande-Bretagne et les États-Unis, adoptent des lois prohibitionnistes. Au Canada, où le Mouvement pour la tempérance prend de l’ampleur, l’alcool est de plus en plus pointée du doigt comme un obstacle au succès économique, à la cohésion sociale et à la pureté morale et religieuse. Une à une, les provinces canadiennes annoncent la prohibition, ferment les débits de boissons et interdisent la vente et la consommation d’alcool. Voici une petite histoire de la prohibition au Canada.

À l'époque où le bureau de poste se trouvait au magasin général de la maison Dumulon, Jos Dumulon offrait à ses clients, pour 5 $ par année, un casier postal supplémentaire, ce qui leur permettait de recevoir deux bouteils d'alcool par semaien, par la poste. Crédit : Christian Leduc

En 1916, l’Ontario proclame la prohibition avec l’Ontario Temperance Act. La ville de Hull, qui se situe à la frontière ontarienne, à une distance de pont d’Ottawa, est alors littéralement envahie par les Ontariens. Ils fréquentent les maisons de jeux, les hôtels, les bordels, et la criminalité connaît une hausse vertigineuse.

Disparités entre les lois ontarienne et les lois québécoises

Précisons ici que dès le début du XXe siècle, les disparités entre les lois ontariennes et les lois québécoises ont fortement favorisé l’éclosion dans la ville de Hull de ces lieux de plaisirs associés à l’alcool. Ainsi les débits de boisson ontariens étaient fermés à partir de 19h le samedi jusqu’au lundi. Pour cette raison, les fêtards affluent dans de l’autre côté de la frontière. Les débits de boissons québécois étant ouverts tous les soirs jusqu’à minuit, à l’exception du dimanche et des jours fériés. De cette façon, Hull devient donc rapidement un lieu de défoulement notoire pour les gens d’Ottawa et pour les voyageurs d’affaire.

Le Domaine Breen est une belle réplique d'une maison datant de la fin du XIX siècle. Crédit : Mathieu Dupuis

Protégeons nos ouilles

Le mécontentement de la part de certaines personnes se fait alors sentir : les industriels, dont les employés arrivent en retard, les forces de l’ordre, qui font de nombreuses arrestations pour « désordre public », les groupes de femmes, qui peinent à gérer les revenus de la famille gravement diminués par les visites de leur mari dans les débits de boisson et le clergé, qui veut protéger ses ouailles des pratiques immorales liées à l’alcool.

Ainsi, tous ces gens réclament un référendum, qu’ils obtiennent à la fin d’avril 1917. Le bureau de vote reste ouvert tant qu’il s’y présente des votants, c’est-à-dire du 20 avril au 3 mai! Le 4 mai, avec 2487 voix contre 1306, les prohibitionnistes l’emportent et la loi entre en vigueur le 1er mai 1918, un an avant que le Québec n’interdise la vente des spiritueux.

D'ailleurs, le village de Béarn en Abitibi-Témiscamingue restera sans alcool pendant 56 ans. En 1969, les villageois ont manifesté afin de conserver la prohibition. Par contre, la rumeur veut que tous les villageois savaient comment se procurer de l'alcool de façon illégale...

L'exposition de la Maison Dumulon. Crédit : Claudine Gagé

Le marché noir de l'alcool

Malheureusement, un important marché noir d’alcool frelaté, encore plus dangereux que l’alcool qui était auparavant en vente légale, voit le jour. Malgré un deuxième référendum dès l’année suivante et l’abrogation de la loi sur la prohibition, la réputation de Hull est déjà faite. La corruption et le crime organisé autour de la vente d’alcool, des maisons de jeux et de la prostitution lui valent le surnom de « Petit Chicago ».

Avec les différences marquées entre les deux provinces, l’Ontario plus conservatrice et le Québec plus libéral, les années 1919 à 1939 sont plutôt mouvementées dans l’Outaouais. À partir de 1920, une police sera chargée de surveiller les ponts entre Hull et Ottawa afin que les Ontariens ne rapportent pas d’alcool. De 1924 à 1938, c’est au moins le trois quarts des personnes arrêtées à Hull qui sont étrangères à la ville et la grande majorité des motifs sont l’ivresse, le désordre public, ainsi que les activités liées aux maisons de jeux ou de prostitution.